La liberté d’écriture sur les blogs est un exercice difficile. Dans l’affaire des caricatures, tout le monde se rend-il compte de l’importance de chaque propos tenu? Chaque blogger sent-il le poids de la responsabilité peser sur ses épaules?

Ecrire, c’est parfois agir inconsciemment avec férocité.

Il y a quelques jours, je soulignais le courage de Cyril Fievet sur Nanoblog qui s’insurgeait du licenciement de Jacques Lefranc, Président et Directeur de la publication de France Soir, suite à la reproduction dans ce journal de caricatures de Mahomet provenant du journal danois Jyllands-Posten.

Je suis surpris de le voir maintenant diffuser un dessin douteux caricaturant Mahomet dans un nouveau billet.[1] Je ne vois pas ce qu’apporte ce genre d’attitude qui ne peut que provoquer le monde musulman, y compris ses ailes les plus modérées.

En quoi multiplier les publications sans mesure en faveur de la liberté occidentale, inonder les puissants medias de l’hémisphère nord de caricatures de Mahomet est différent de brûler des drapeaux dans une rue poussiéreuse ou attaquer des ambassades avec des allumettes?

Les provocations gratuites nourrissent la spirale d’un conflit haineux. La guerre y puisera l’énergie nécessaire à son extension fanatique qui finira par écraser femmes et hommes qui se trouveront par hasard sur son passage, sans distinction de religion.

Pour les musulmans comme pour les occidentaux qui s’affrontent, on constate un manque de questionnement face à ses propres valeurs culturelles, morales et historiques dans des sociétés structurellement très différentes.

Chaque camp croit en une domination légitime de ses valeurs morales face à une culture étrangère que l’on ne comprend pas et que l’on ne veut pas comprendre, que l’on “diabolise”. Ceci est tout aussi bien valable pour les deux parties en présence, sans distinction. Il n’existe pas de vérités, de bons, ni de diables dans ces affrontements de barbares.

Dans chaque pays, des bien-pensants religieux ou laïques, des moralistes, se croient autorisés à agir violemment -dans la limite que leur société respective impose- pour exprimer leurs plus bas instincts: la domination et l’agressivité.

Pour la première fois ou presque, chacun peut s’exprimer sur la toile. Le discours d’un individu dépasse le cadre privé et les discussions de comptoir. Chacun doit prendre conscience de son poids dans le climat général. Il existe une responsabilité à exercer sa liberté me semble-t-il.

Cette liberté est une arme puissante, tout autant qu’un lourd fardeau pour l’homme de la rue.

Je suis pour la liberté dans son sens le plus universel et le plus utopiste. L’homme n’en est que trop privé partout et tous les jours. Mais je regrette, sans être vraiment surpris, qu’il ne soit pas prêt à exercer cette liberté qu’il désire tant. Il est encore plus regrettable de devoir constater que notre société nous prépare moins que jamais à son expression clairvoyante et lucide.

La bêtise de chacun, exprimée librement dans les medias classiques ou dans les blogs citoyens, souvent inconsciente et impulsive, peut-elle accélérer l’avènement d’un conflit généralisé annoncé entre le sud et le nord, entre les pauvres et les riches, entre des hommes qui finalement partagent une même condition?

Il serait tellement plus rassurant de penser que les blogs sont des vecteurs de rapprochement des civilisations.

Notes:

[1]
Cyril Fievet a donné une réponse dans ce billet, «Caricatures sataniques, le réveil des blogueurs».